Les Nudges : Enjeux, applications et limites du paternalisme libertarien

Du 22 au 24 juin, Aix-en-Provence

http://www.congres-afsp.fr/

Récemment conceptualisés par Richard H. Thaler et Cass. R. Sunstein, les nudges se définissent comme des techniques de gouvernement qui consistent à orienter, sans la contraindre de manière coercitive, la conduite des individus dans le sens de leur intérêt et de celui de la collectivité. Inspirés des travaux contemporains en économie comportementale qui ont pointé leslimites de la rationalité humaine et rappelé que les êtres humains ne sont pas les homo oeconomicus décrits dans les manuels d’économie, le nudge consiste à corriger les faiblesses et la paresse des individus en les incitant à prendre par défaut lesmeilleures décisions. Ces instruments prétendent ainsi constituer une « méthode douce » visant à modeler, à travers des architectures de choix pertinentes, les comportements des individus dans des domaines divers allant de l’assurance maladie à la lutte contre le réchauffement climatique, en passant par la gestion de l’épargne individuelle, l’obésité, le don d’organe ou le choix d’une retraite complémentaire. A travers la promotion de ces outils simples et peu coûteux, Richard Thaler et Cass Sunstein prétendent livrer en contrebande une véritable doctrine politique désignée sous le syntagme de « paternalisme libertarien » qui réaliserait la prouesse de réconcilier, dans une synthèse théorique inédite, deux courants de pensées a priori contradictoires : d’un côté, le paternalisme résidant dans la supposition que le décideur politique sait mieux que son sujet ce qui est bon pour lui ; de l’autre côté, le libertarianisme sauvé par la possibilité laissée à ce sujet de suivre une autre voie que celle encouragée.

Cette section thématique se propose de croiser, en direction de cet objet, plusieurs regards méthodologiques et d’examiner ensemble ses enjeux éthiques et ses applications concrètes. Soucieux de faire collaborer divers champs disciplinaires sur un terrain pour le moment essentiellement investi par les économistes, et étrangement déserté par les philosophes et les politistes, nous aimerions explorer, en les articulant, les deux axes suivants.

Le premier axe visera à clarifier le sens et les implications éthiques de ces nouvelles formes de normativité. Il s’agira tout d’abord d’identifier et de cartographier les principaux concepts à l’œuvre dans un tel développement : « nudge », « paternalisme libertarien », « architectures de choix », « incitants » « défaillances comportementales des marchés » (behavioral market failures). Ensuite, il conviendra de penser la portée et les limites d’un tel modèle. On pourra par exemple s’interroger sur la stabilité du compromis que ces instruments prétendent réaliser entre paternalisme et libertarianisme. Du point de vue libertarien tout d’abord, les nudges ne vont-ils pas trop loin dans le paternalisme, en confiant à une petite élite d’architectes du choix le pouvoir de contrôler insidieusement, et dans ses moindres recoins, la vie des individus ? En encourageant inéluctablement une convergence des comportements individuels, ne brisent-ils alors pas le principal ressort du libertarianisme, à savoir le pluralisme et la diversité permettant à chacun d’expérimenter des plans de vie pouvant se révéler profitables à la collectivité ? En prenant ensuite le point de vue inverse, on pourra aussi se demander si les nudges n’en font pas trop peu, et ne sont pas trop libertariens. Pourquoi ces économistes, partis d’un si bon pas paternaliste, s’interrompent-ils au seuil d’une protection plus contraignante d’individus si vulnérables ? A partir du moment où l’on sait, avec certitude, qu’une conduite désavantagera ceux qui s’y risquent, pourquoi au fond ne pas l’interdire ?

Le second axe explorera, en aval, les applications concrètes des nudges dans des domaines particuliers de politiques publiques. Croisant les apports de l’éthique et de la sociologie de l’action publique, cet axe pourra s’orienter dans deux directions distinctes mais néanmoins coordonnées. Il s’agira premièrement, dans le cadre d’une sociologie cognitive des politiques publiques qui appréhende les idées comme variable explicative de l’action publique, d’examiner la circulation des théories comportementalistes au fondement de ces dispositifs et d’apprécier leur influence dans l’adoption de politiques empiriquement observables. Dans cette perspective, l’influence sur la première administration Obama de Cass Sunstein, nommé en 2008 chef de l’autorité des régulations de la Maison Blanche, et celle de Richard Thaler sur la Nudge Unit mise en place en 2010 par David Cameron constituent de véritables cas d’école qui rappellent aussi la capacité de l’instrument à transcender les clivages partisans. Une deuxième perspective appréhendera ces dispositifs à travers une sociologie des instruments de l’action publique. Il s’agira alors d’interroger leur nature et de se demander s’ils ne révèlent pas une transformation récente de l’Etat. Peut-on par exemple parler, comme Rhys Jones l’a récemment proposé pour qualifier le recours croissant à ce type d’instruments, d’un « essor de l’Etat psychologue » ?